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Mercenaires en jupon du XIXe siècle

De nombreuses femmes, souvent très jeunes, doivent quitter la Suisse pour gagner leur vie, voire pour cacher une grossesse illégitime. Leur histoire reste souterraine.

Chez nos voisins européens, l’idée que la Suisse ait été un pays d’émigration relève, la plupart du temps, de la science fiction et suscite de l’incompréhension. Aux yeux de la population suisse, cette histoire est surtout celle des mercenaires au service des princes ou des Valaisans partant pour l’Amérique. L’étonnement est palpable lorsque l’on évoque en Suisse l’émigration féminine. Elle a pourtant bel et bien existé. C’est cette histoire méconnue, oubliée qu’il s’agit de retracer brièvement ici.

L’écriture d’une histoire des femmes est somme toute récente, puisque elle apparaît dès 1970, mais elle connaît un engouement de plus en plus marqué, accompagné par les gender studies qui offrent des possibilités d’analyse accrues. Mais les spécialistes se heurtent bien souvent à un manque de source. Les Suissesses à l’étranger ont certes laissé des traces, mais leurs écrits n’ont guère fait l’objet d’une pieuse conservation, comme cela a pu être le cas pour les hommes. Ce problème des sources s’est posé avec une acuité toute particulière pour retrouver les Suissesses qui sont parties à l’étranger au XIXe siècle. Les demandes de passeport permettent de faire une estimation, mais pas d’établir une vérité ferme et définitive, d’autant que la pièce d’identité ne devient obligatoire qu’à partir de la Première Guerre mondiale. Les petites annonces publiées dans les grands quotidiens n’offrent qu’un instantané dans la vie d’une domestique. Néanmoins, on peut établir que les mobilités féminines vers l’étranger sont nombreuses. Nous avons choisi de n’en présenter que trois, majeures, qui représentent bien les courants qui ont dominé tout au long du XIXe siècle.

 

Départ de petites fribourgeoises

Comme toute discipline scientifique, la recherche historique implique de la rigueur. À défaut d’être une science exacte, elle impose une grande honnêteté intellectuelle. Mais le cheminement à travers les sources n’empêche pas l’empathie. On ne peut qu’éprouver de l’émotion, lorsque les demandes de passeport des Archives cantonales de Fribourg dévoilent le destin de centaines de jeunes filles démunies, parfois de très jeunes filles âgées de 13 ans. Tel est l’âge de Jeanne Winckler qui, le 1er janvier 1886 demande un passeport à destination de l’Empire russe pour y travailler comme «gouvernante».

La demande de passeport de Jeanne Winckler. Archives d’État de Fribourg.

La migration de jeunes filles de 14 à 16 ans à l’étranger interpelle les sociétés de secours qui sont alertées par leur condition de vie et de travail. Le sort des émules de moins de 15 ans, parties se placer à l’étranger, a inquiété des bureaux de placement, comme le bureau Falk à Genève. De cette prise de conscience résulte le concordat intercantonal signé le 12 juin 1875 entre Genève, Vaud, Fribourg et Neuchâtel. Cet accord s’efforce d’améliorer le sort de ces filles, en obligeant les bureaux de placement à se déclarer et en les soumettant au Département de police du canton.

 

Neuchâteloises en Russie

Le chercheur Alain Maeder a montré que, dans le canton de Neuchâtel, les départs les plus importants ont lieu entre 1860 et 1890. 84 % des migrantes se rendent en Russie durant ces 30 années, avec un pic de départs entre 1879 et 1881. Il faut rappeler que le mouvement est plus ancien avec les premières domestiques qui ont émigré dans les années 1820. La plupart des émigrantes partent d’une seule commune, Neuchâtel. Il s’agit donc de femmes vivant près du littoral dans un milieu urbain. Les candidates au départ sont moins nombreuses dans le haut du canton, car celui-ci a parié sur l’industrie horlogère, ouvrant un nouvel accès au travail des femmes et freinant ainsi la migration. En revanche, les crises qui émaillent la seconde moitié du siècle (1884, 1887) poussent au départ les femmes venues des régions rurales. Si les femmes migrent, c’est bien souvent à cause de débouchés professionnels restreints, alors que les départs des instituteurs et institutrices semblent davantage liés à un manque de considération dans le pays de départ. En effet, en 1870, l’instituteur gagne moins que l’artisan, l’employé ou l’horloger, même si la situation s’avère meilleure en ville qu’à la campagne.

La bonne à tout faire. William Mac Gregor Paxton, Girl sweeping, 1912. Pennsylvania Academy of the Fine Arts. Wikimedia Commons.

 

Partir pour Paris.

L’émigration helvétique vers la France est ancienne et protéiforme. Si l’histoire n’a retenu que les mercenaires, les agriculteurs s’installant en Gironde ou les hôteliers au sud-est, les Suissesses ont été également extrêmement nombreuses à franchir la frontière. Leur forte présence est signalée à Nice ou encore à Marseille, mais elles se dirigent principalement vers la capitale. Il serait difficile, d’après les demandes de passeport, de préciser combien de Suissesses partent pour Paris. Par chance, une autre source, celle des recensements parisiens, nous donne l’information, arrondissement par arrondissement, voire quartier par quartier. Les Suissesses, au nombre de 8537 en 1881 et de 11'452 en 1891, sont surtout présentes dans les arrondissements aisés de la capitale car, pour la majorité d’entre elles, elles exercent le métier de bonne à tout faire. Par quel truchement sont-elles arrivées dans la capitale? Les voies sont variées: petites annonces parues dans le Journal de Genève ou la Gazette de Lausanne, recrutement par l’intermédiaire des palaces de la Riviera vaudoise, placement grâce à l’intervention de membres de la famille déjà installés sur place.

Dans le journal des Suisses de Paris de 1912, deux Suissesses de la capitale française invitent leurs compatriotes émigrés à consommer suisse. Bulletin bi-mensuel des sociétés, 12 janvier 1912.

 

L’émigration féminine helvétique en Europe est un mouvement complexe et qui a pris de nombreuses formes tout au long du XIXe siècle. Si l’on peut déceler une destination propre à certains cantons, il faut surtout retenir ce mouvement de fond, important, qui a concerné des milliers de femmes. Mais en un siècle qui se distingue par sa profonde misogynie il faudrait se demander comment les élites masculines ont-elles appréhender ces différents départs. Mais c’est une autre histoire…

Anne Rothenbühler

docteure ès lettres

 

Pour en savoir davantage

Alain Maeder, Gouvernantes et précepteurs neuchâtelois dans l’Empire Russe (1800-1890), Neuchâtel, 1993.

Anne Rothenbühler, Le baluchon et le jupon, les Suissesses à Paris. Itinéraires migratoires et professionnels (1880-1914), Neuchâtel, 2015.

 

© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

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